Citizen K International: Number XXXIV — Spring 2005

Wonderland

Le peintre Terry Rodgers épingle le désenchantement de l'Amérique comblée. Mélancolie au pays des désires exaucés.

par Pierre Doze

Les portraits de groupes frappent évidemment en premier. Malgré les foules qui figurant sur les toiles, leur dimension conduit à y entrer d'emblée. Fascination pour cette lascivité mondaine, cette esthétique de parvenus en toile de fond, doublée par une pornographie The Art of Livingen embuscade. Contre tous les appâts de l'excitation et du désire, c'est la représentation de l'ennue qui s'impose. La puissance du travail réside d'abord dans ce conflit magnifique. Contrairement à ce ques des chairs souvent splendides semblent y announcer, ces toiles pourraient être des vanitiés. Elles rappellent la futilité du parcoursterrestre. L'absurdité et l'inuitlité de ces environnements — de la peau au canapé, du candélabra au vêtement — rôdent tout près. Rien de ce qui habite ces lieux et ses occupants n'a de perspective autre que le vide. Et l'éphémère auquel tous ont accédé ne serait si écoeurant s'ils semblaient jouir efficacement de l'instant. Or ils ne savant visiblement pas. Ils ne peuvent plus. Toi qui entres ici, oublie tout espoir de plaisirs ineffables. C'est l'un des motifs pour lesquels nous les aimnons. Avec une envie mêlée de compassion.

Dans ces compositions relativement compleses, où prennent place une mnultitude de personages, les séquences portent cette dimension de déjà-vu jamais vu qui est l'une des clés du succès pop. La mélodie entendue seulement une fois, mais que l'on pourrait fredonner tout de suite. Pour ces images, Rodgers choisit des homes et des femmes entre 20 et 35 ans. Plutôt glorieux, peignés, sapés, et las. Debout, allongés, penchés, mais, Mirror, Mirror Of Us Alltoujours, la vacuité est le premier caractère lisible. Dans l'immobilité des poses, du silence et des regards vides. L'ennui est vertigineux. Une sorte d'obscenité, curieuse,habite aussi la série de travaux. La chanson n'est pas moins connue, mais c'est d'une orgie suggérée qu'il s'agit. Un post coitum trist, à moins qu'il ne s'agisse d'un ante qui ne le serait pas mons. Une attente parfaitement désoeuvrée — un ashram, la bombe, la révélation, Raël? — , une oisiveté imprégnée de lassitude. Aucune tension n'prend place. Les lèvres sont closes, les regards vides. Nulle part, il n'y a trace d'allégresse, de passion. Aucun muscle tendu, ni maxillaries ni génitaux. Pas même la sudation et les bouches entrouvertes des candidates hétaïres que la publicité suspend au-dessus de tous les trottoirs. Dans les épidermis exposés — on ne s'habille ici que de lambeaux —, très peu de sexes apparents. Seul le sein occupe une place importante, signe de mélancolie. Aucun élément susceptible de témoigner de déviances narcotiques. Just Like the NightPas plus que de tabac. Quelques verres, un peu de vin parfois. Une toile s'appells, innocemment, Beaujolais Nouveau. Pas de désordre no plus, de meubles bousculés ou de tapic froissés dans ce intérieurs toujous taillés comme des vitrines d'exposition d'une boutique Roméo. Dans ses latences érotiques, éstrangement pacifiques, la foule solitaire est celle du désir sans objet. La citation d'Hegel — "Le désire n'a pas d'objet"—, livrée année après année en pâture aux réflexions adolescents, trouve une curieuse illustration dans ce travail. S'il faut évacuer l'aspect, envisageable, del la critique sociale dans les toiles de Rodgers, c'est l'interrogation existentialiste qui la remplace. Il ne se veut pas sociologue mais souhaite "regarder, tout le temps, et tenterde voir ce que cache la surface. C'est une Amérique d'icônes et d'idéaux, nourrie de l'ambition d'être là où la prairie est la plus verte. Des êtres qui se jugent en function de standards qu'ils ne peuvent atteindre. Je veux montrer ces choses qui les animent, le désire qui émane d'eux et ces formes d'absolu que sont les corps, les visages, les environements physiques. Ils sont là où ils croient avoir envie d'être, aux côtés de ceux avec qui ils veulent être, mais ils sont toujours en décalage, non pas là où il le faudrait. Ils vont porter leur attention sur leur corps, leur vetement, les objets qui les entourent, rien ne compense l'absence de la relation a l'autre. Rien ne peut se substituer à la beauté de cette expérience-là." La sexualité n'appartient pas au register du questionnement en cours.

De manière notable, la norme semble ici être celle d'une hétérosexualité sans conflit. "Ils peuvent se demander ce qu'ils font, ce qu'ils sont et ou ils vont mais, à mon sens, la sexualité et son orientation ne sont qu'un élément du décor." L'absence patente de relation entre ses sujets est traduite par la technique employée par Rodgers, qui conduit à ce climate de collage — écho et projection, juxtaposition matérielle et sensible — des êtres posés sur la toile. S'ils sont tous dans un même espace, devenu exigu à se piétiner, ils restent pourtant étrangers les uns aux autres. Rodgers se fonde sur des portraits photographiques, réalizés la plupart du temps dans son atelier, visages croisés dans la rue. Sans idée préconcue de la composition où ils prendront place, sans même exploiter leurs traits de caractère. "Je travaille de manière obsessionnelle, rapidement parfois, souvent avec six ou dix toiles en chantier simultanément. La gestation est incertaine. La partie conceptuelle préparatoire peut durer deux jours, ou six mois. Une fois posé, le travail peut s'accomplir en deux semaines." Là s'opère ce qu'il nomme la "compression, le resserrement du noeud" dans la composition de ces fictions de solitude. C'est une
véritable sympathie que Rodgers éprouve pour ses sujets, en même temps qu'une forme de fascination. La classe moyenne aisée qu'il représente constitue un sujet de passion ininterrompu. Un idéal américain qu'il complète d'autres ingrédients. Depuis une dizaine d'années, c'est à Saint-Tropez, où il passé ses vacances, qu'il semble trouver de nouveaux émois. "Les corps, les visages, les attitudes: un endroit parfait. His CollectionLes familles en vacvacances aussi, ces réunions qui durent sur la plage jusqu'au soir. Jen e me sépare pas de mon appareil photo."

L'enfant légèrement incliné sur un modèle réduit de Ferrari est originaire de Saint-Toupez — His Collection. Il s'agit sans doute de l'une des toiles les plus fortes de Rodgers. La femme — la mère de l'enfant? — se tient dans une posture crâne. Impudique, sans provocation mais sans abandon non plus. La présence d'une cannette de Budweiser dans sa main droite vient ajouter à son attitude de défi tranquille. L'enfant est debout derrière elle, tourné vers la piscine et la petite auto rouge. Les peaux marquées par le soleil, ce naturalixme qui s'intéresse aussi aux plis du ventre et au sein détendu, révèlent les préoccupations de Rodgers. La peau comme un autre vêtement. La trace blanche laissée par le maillot l'annonce clairement. Le sein le dit aussi: "Les visages de ces femmes sont la plupart du temps parfaits. leur maqqillage et leur coiffure, le brilliant de leurs cheveux. Mais le sein exposé, singulièrement lorqu'il tombe un peu, vient dire, plus surement que tout le reste, l'âge de la personne. J'ai accroché cette toile, His Collection, dans ma chamber. Je trouve miraculeuse la peau de cette femme, ses teintes d'ivoire, de blanc et de bleu-vert." L'humain que décrit Rodgers n'est Presque jamais celui du passage par la table d'opération — seule une poitrine trop parfaitement hémisphérique pourrait une fois l'infirmer. Au contraire, cette fragilité manifeste de la peau, va l'intéresser. Interrogé surAlice in Wonderland son choix de la peinture au détriment de laphotographie, Rodgers laisser deviner que la matière même allongée sur la toile est pour lui une peau: "Je n'ai suivi aucun enseignement braiment consistant en matiere artistique. C'est dans les musées, en regardant, que j'ai appris. Avec degas, Vélasquez ou Beckmann. Un tableau de Manet, représentant une asperge dans une assiette, peut expliquer mon intérêt pour la peinture. Elle traduit plusieurs aspects simultanément. L'épaisseur de la peinture — ce machin abstrait - et l'objet de la représentation — l'asperge. La peinture a une dimension physique, que la photographie ne peut avoir. Cette dualité est la même que celled u corps, à la fois objet sexuel et envelope de quelque chose." Entretenire l'ambiguïté. Son intérêt pour la peau se conjuge à celue qu'il porte au geste et à l'attitude, dans cette même logique d'un signifié dépassant la volonté consciente. "Il y a effectiveement rarement des illustrations de l'acte sexuel dans mon travail. C'est plus le geste qui le révèle ou l'infirme qui me passionne. J'ai représenté un couple sur on lit. Elle est sur lui. Ce qui focalize ma concentration, ce ne sont pas les organs génitaux, mais son geste, et son expression, lorsqu'elle tente de se replacer. L'acte sexuel lui-même est finalement toujours ce qu'il y a de moines intéressant."


back